lundi 15 avril 2013

Laure Decq..... Fille de la Charité... Sa vie !


 Laure Decq était la cinquième enfant de Benoît Decq et Marie Caroline née de Caqueray, mes arrières grands-parents. Elle connut une enfance heureuse au milieu de ses neuf frères et soeurs.. Intelligente, sérieuse, douée d'une mémoire extraordinaire, elle fait de bonnes études au "Vieux Cours" à Rennes et passe avec succès son Brevet. On ne visait pas plus haut pour les filles à cette époque ! Dans une ambiance familiale simple et heureuse, Laure acquérait équilibre et bon sens. Dans ce milieu breton, ce qui domine c'est la Foi chrétienne ! Comme sa soeur aînée Marie, religieuse en Angleterre, Laure est bien décidée, dès ses dix-huit ans, elle s'en ira... et ce qu'elle veut, elle le veut bien ! Ses parents diront : "Quand Dieu nous fait l'honneur d'appeler un de nos enfants à son service, nous ne pouvons y mettre obstacle." Quelques jours plus tard, Laure relevait ses lourdes tresses noires, pour commencer son postulat à la maison du Griffon, à Rennes. La séparation d'avec sa famille fut une épreuve pour Laure d'autant que la jeune postulante se livre difficilement. L'isolement dans la vie commune et puis certaines coutumes la surprennent ;  "Baiser terre, c'est malpropre". Pendant plusieurs semaines, elle s'en abstiendra ce qui lui vaudra une prolongation de séjour d'un mois entier au Griffon !
Elle arrive le 22 août 1893 rue du Bac à Paris où l'office du magasin lui échoit. Cette vie recueillie, régulière, c'est ce à quoi elle aspire.  Le travail accompli sans hâte lui convient  mais surtout ce qui la captive c'est le solide, l'évangélique esprit de Saint Vincent de Paul. Août 1894, elle est rue Championnet au n° 8, paroisse de Notre Dame de Clignancourt. Elle y restera près de soixante ans. Laure verra le quartier se peupler, se sur peupler avec ses enfilades de maisons ouvrières ; elle verra la ferme, qui fait face à la Maison des Soeurs, céder la place à une importante école municipale pour filles et garçons et sur les terres incultes de la "zone" Laure verra surgir une couronne immense de "Maisons à bon marché"  aux huit ou dix étages, aux milliers de locataires... Nous sommes dans le dix-huitième arrondissement c'est tout dire à ceux qui l'aiment, s'y dévouent ! Ici, c'est le peuple, énergique, travailleur, pas toujours commode, aimant rire et la bonne chère mais qui a le coeur sur la main. 

On n'est pas très dévot dans le 18è mais on aime les Soeurs, on a confiance dans la "cornette blanche" (immortalisée dans plusieurs films). C'est là qu'en 1880, après la laïcisation de l'école, les Soeurs se sont repliées. Des bienfaiteurs prennent leurs intérêts en mains et bientôt une école est construite grâce, en particulier, au banquier Mûller. Les autres oeuvres : asile, dispensaire, etc. sont dispersées dans des locaux de fortune. Laure qui a pris le nom de Soeur Antoinette se voit confier un cours élémentaire de soixante-dix élèves ! Plus tard, en 1908, elle sera chargée du Cours Supérieur. Il y avait de quoi frémir : préparer au Brevet alors qu'on en a pas appris beaucoup plus que ses élèves. Soeur Antoinette ne recule pas : l'autorité a parlé... "Je tremblais plus que mes élèves, dira-t-elle plus tard !
Appréciée de toutes ses compagnes et l'une des plus jeunes de la Maison, elle sera choisie pour  succéder à la Supérieure de cette Maison après le décès de cette dernière. Discrète, ne se mettant jamais en avant mais faisant toujours preuve d'un jugement droit et juste, ses compagnes plus âgées pensaient certainement que Soeur Antoinette ne changerait rien. Pourtant un rajeunissement, un réajustement s'imposait à la conscience de Laure. Il n'y eut de sa part ni pression, ni ordre, mais petit à petit les choses redevinrent ce qu'elles devaient être. Laure dut faire face aussi à de sérieux revers financiers avec la banqueroute de la banque Müller. Mais sa confiance totale en la Providence lui permit de garder un calme imperturbable. Et, chaque fois que la situation devenait critique, un ou plusieurs dons arrivaient. 

Sa timidité pouvait paraître froideur, sa réserve de l'incompréhension. Peu à peu, l'expérience et sa vertu solide rendirent sa bonté plus expansive, sa compréhension des âmes plus intuitive. Elle vivra toujours dans la plus grande simplicité. En 1912, lors du décès de son père, elle est Supérieure des Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul à Paris.
A plusieurs reprises, elle connaîtra des heures tragiques. C'est d'abord une douloureuse anxiété au sujet de sa chère école. Depuis 1904, tous les établissements scolaires libres sont condamnés à plus ou moins longue échéance... Pour les Soeurs, c'est la dispersion qui guette !...: mais le 4 août 1914, la guerre est déclarée, les instituteurs partent au front, les écoliers sont à l'abandon... le décret Marly intervient qui garde à la France toutes les écoles libres existantes. Les classes reprennent donc et pendant quatre ans, la vie se poursuit, à peu près normale, malgré l'angoisse de la guerre. Le 14 mars 1918, terrible explosion ! C'est une grosse usine d'obus qui saute à la Courneuve. Les vitres sont pulvérisées, les châssis des fenêtres arrachés, les murs ébranlés, les écolières affolées... Soeur Antoinette est là, très calme. A sa vue, le silence se rétablit et on descend en ordre dans les sous-sols. Les parents se hâtent de venir chercher leurs enfants et, de ce jour, cherchent à leur trouver un refuge en province, aidés de la "Bonne Mère". Elle-même se préoccupe pour ses cinquante orphelines : quatre jours plus tard, elles partaient pour Betton, près de Rennes,  où elle avait obtenu la jouissance du château de la Hublée.
La même année, Soeur Antoinette sera nommée Visitatrice en Bretagne. Elle craint ce rapprochement avec sa famille. On lui confie alors la Normandie puis  plus tard  la Seine (banlieue Nord) et la Seine et Marne. Toutes les Maisons dépendant de Soeur Decq lui conserveront une confiante affection et une grande reconnaissance.
Le 1er janvier 1926, Laure a soif de s'unir davantage à Dieu et prononce ses voeux dans une absolue confiance. Puis en mai 1934, Laure est nommée Assistante de la Compagnie. En cette qualité, elle se trouva à la Maison Mère. Il lui faut quitter Championnet, souffrance mais Soeur Antoinette est disponible pour remplir pleinement son devoir, non seulement à la Maison-Mère, mais partout où l'envoie l'obéissance. De violents  remous politiques agitent l'Europe. En 1935, la Turquie proscrit le costume religieux : c'est l'expulsion ou la laïcisation. Grave et douloureux problème que le Saint Père solutionne : on ne peut abandonner chrétiens et néophytes. Les Soeurs doivent, non pas se laïciser, mais porter l'habit civil, ce qui est bien différent. En 1936, c'est d'Espagne qu'arrivent d'effrayantes nouvelles : églises pillées et brûlées, couvents dévastés, prêtres et religieux emprisonnés ou martyrisés. Les Filles de Saint Vincent protégées par le prestige de leur charité ont pu continuer leurs oeuvres mais la situation devient intenable, périlleuse. Soeur Antoinette est envoyée à Marseille pour accueillir ses compagnes  et les réconforter avant de les ramener vers la Maison-Mère.....
En 1937, son triennat d'Assistante s'achève et le 26 juin 1937, elle est de retour à Championnet. En trois ans bien des choses ont évolué. La nécessité d'un second centre religieux s'impose. Il faudra, en ces temps troublés, l'audace et l'optimisme du Cardinal Verdier pour bâtir l'église. Sainte Hélène qui sera un des quatre vingt-dix "Chantiers du Cardinal". Au retour de Soeur Decq, l'église est terminée, la vie paroissiale constituée, assurée par un Curé et deux vicaires. Les seconder, c'était le devoir des Soeurs. Le quartier est des plus déshérités...: la zone, un bidonville, bâti sur les anciennes fortifications... Ce sera le champ d'action des Soeurs, de la rue des Poissonniers à la Porte de Clignancourt et de celle-ci à la Porte de Saint-Ouen. Elles y auront d'abord une pauvre baraque pour y accueillir les enfants puis petit à petit des dons afflueront de partout, des bonnes volontés se manifesteront qui viendront en aide aux Soeurs. Une baraque plus vaste est construite qui accueillera dispensaire, patronage et chapelle ! Mais à présent cela fait trois paroisses à desservir dans ce 18è. On se croirait au temps de la primitive église. Des religieux, des prêtres venus d'ailleurs apportent leur concours. 
Mais bientôt, c'est la guerre... Mars 1940, des avions survolent Paris. Sans attendre, les internes sont mises en sûreté. Mais que d'enfants tremblent au son de la sirène. Où leur trouver un refuge ? Après bien des recherches, un grand hôtel à la Bernerie (Loire-Inférieure), vide de baigneurs recevra volontiers les petites parisiennes. Deux cent fillettes des différentes paroisses quittent la capitale. Pendant six mois, elles oublieront bombardements et restrictions alimentaires. Au retour, Soeur Antoinette ne sera pas là pour les accueillir.
Le 13 mai 1940, les Soeurs de Paris et de la Banlieue sont convoquées à Paris pour élire une nouvelle Supérieure Générale. Le scrutin donne pour Mère à la Communauté "Soeur Laure-Marie-Joseph Decq, . Un des premières missions de la nouvelle Supérieure Générale sera l'accueil aux réfugiés. Les camions arrivent au 140 de la rue du Bac avec des femmes, des enfants, des bébés, des vieillards, tous perdus, affolés, ne sachant où aller. Un centre est organisé où "les cornettes" accueillent ces malheureux. D'autres centres ouvriront dans les différentes Maisons et les Soeurs seront présentes sur les quais des gares de l'Est et du Nord. La situation de la France s'aggrave de jour en jour, l'armée allemande fonce sur Paris..... Alors survient l'inévitable quand on sait que l'une des Soeurs de Paris, Soeur Hélène *, aidait des prisonniers ou des enfants juifs à s'évader. Soeur Antoinette le savait couvrant les activités de la première. Elle avait pleinement conscience de  l'épée de Damoclès sur sa tête mais jamais ne se départira de sa sérénité habituelle.
Le 11 février 1943, elle est arrêtée par la Gestapo. Il fut un temps où personne ne savait où elle était et quand elle reviendrait si elle revenait ?  Quelques lignes parues dans la "Semaine Religieuse" en 1950, apporteront quelques précisons sur une Résistante, fille d'officier, Fille de la Charité...Depuis le début de l'année 1943, un réseau de surveillance se resserrait autour de la Maison Mère des Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul. La Gestapo voulait à tout prix connaître la résidence de celle que tout le monde alors connaissait sous le nom de Soeur Hélène *, la Soeur Hélène qui avait aidé à l'évasion de nombreux prisonniers français incarcérés en Allemagne dont celle du Général Giraud. et d'un certain François Mitterand ! Recherches et interrogatoires restants infructueux, Soeur Decq, fut arrêtée comme responsable le 11 février à 9 heures du matin.
Elle était emmenée, le jour même, dans une auto fermée, sous la surveillance d'un agent de la Gestapo pour une destination inconnue. Arrivée à Sarrebrück en pleine nuit, elle fut emprisonnée. Après d'humiliantes formalités, n'ayant pris aucune nourriture depuis le matin, elle fut conduite et verrouillée dans une étroite cellule. Pendant quarante sept jours, elle fut gardée au secret, sans travail, sans messe, sans communion, livrée à ses propres pensées, mais plus encore livrée à son Dieu "dont elle ne sentit jamais si fortement la présence", dira-t-elle plus tard. Seuls les interrogatoires coupent ces longues heures de solitude, interrogatoires serrés et terribles, dont elle ne parlera, plus tard qu'avec un frisson et la terreur au fond des yeux. Souffrance morale indicible... Si la prisonnière refuse de donner l'adresse de Soeur Hélène, non seulement elle s'expose à la mort mais la Communauté entière en subira les conséquences : arrestation des Supérieures locales (déjà quatre arrestations ont eu lieu), toutes les Soeurs de moins de quarante ans emmenées en Allemagne... Soeur Decq garde un sang-froid admirable. Elle répond clairement, prudemment, mais que d'angoisses secrètes : chaque mot peut avoir une telle répercussion.
Jours et nuits sont troublés par de terribles bombardements. La D.C.A. se trouve juste au-dessus de sa cellule, la prison est secouée, les prisonniers enfermés à double tour. Le 29 mars, la porte de la cellule s'entr'ouvre: Est-ce un nouvel interrogatoire? Est-ce la mort? "Vous êtes libre!" C'est l'agent de la Gestapo, celui-là même qui a procédé à son arrestation. "Je vais vous conduire à Metz en voiture, pour vous éviter toute fatigue et vous procurer une compagne de voyage." Il semble troublé, honteux et murmura comme adieu: "Priez pour moi !".  Six ans plus tard, le malheureux devait être fusillé. Le 30 mars les portes de la chapelle de la rue du Bac s'ouvraient pour accueillir celle qui, le corps meurtri par la douloureuse épreuve, mais l'âme sereine et forte, revenait parmi ses compagnes.
Le 14 juin suivant, son premier triennat achevé, Soeur Antoinette était réélue à l'unanimité.  Aux oeuvres habituelles s'ajoutent désormais les oeuvres de guerre : bléssés à panser, poste de secours à assurer de jour et de nuit, sinistrés à accueillir, morts à identifier et ensevelir après les bombardements, ouvroirs de guerre à diriger, enfants à convoyer, visite des prisonniers quand elles obtiennent l'autorisation de la Kommandantur. La Maison de la rue Championnet sera gravement bombardée dans la nuit du 20 au 21 avril 1944. Elle abrite cette nuit-là dix-neuf soeurs, quatre postulantes, les employées et quelques grandes internes. C'est le bombardement de la gare de la Chapelle transformée en dépôt de tanks. Le préau de l'école flambe, le dispensaire s'effondre, le troisième étage de la maison est soufflé. Le sol tremble... aux premières explosions, toutes sont descendues dans les sous-sols. Projetées violemment les unes contres les autres, étouffées par le soufre, aveuglées par la poussière et la fumée, on prie ! Quelques heures plus tard, Soeur Antoinette accueillera et réconfortera les rescapées avant de se rendre sur place pour constater l'anéantissement de son cher Championnet.
Il est d'usage que la Supérieure se rende à Rome au début de son généralat pour recevoir la bénédiction du Saint Père. Compte-tenu des événements, elle n'eut cette grâce qu'en février 1946. Puis le 10 juin de cette même année, une nouvelle Supérieure venant du Brésil sera élue.  Quelle sera sa prochaine mission ? Sa surprise est grande, c'est à l'Hospice Sainte-Marthe du Vatican que l'obéissance l'envoie. Elle a près de soixante-dix ans, n'a jamais résidé à l'étranger, ne sait pas un mot d'italien. Elle y  restera peu d'années. Sa santé n'est pas brillante. On s'inquiète de son amaigrissement. Elle change à vue d'oeil. Et la Supérieure Générale, lorsqu'elle vient à Rome, comprend aussitôt la nécéssité de la rappeler en France. Rue du Bac, on l'attend. Son aspect est navrant ! N'est-ce pas la conséquence de son emprisonnement ? Peut-être mais on pense aussi à l'implacable maladie de Parkinson. Cependant sa netteté d'esprit, son incroyable mémoire, sa bonté... rien de cela n'est atteint et elle veut servir sa Communauté "jusqu'à la fin". Laure retrouvera Paris et son quartier de Clignancourt. Ce n'est plus hélas ! la chère vielle Maison de la rue Championnet, anéantie en avril 1944. Mais la Maison revit à un petit quart de là au 47, rue Montcalm dans un immeuble.. Et c'est là que le 2 octobre 1947, Soeur Antoinette est installée comme Soeur Servante. Heureusement, tout est de plein-pied ce qui lui permet de présider tous les exercices de la Communauté, se déplaçant en poussant une chaise devant elle. Elle a beaucoup de visites et tant qu'elle pourra le faire, elle sortira dans le quartier ou rendra visite à la Maison-Mère.
Laure, en religion Soeur Antoinette ou encore Soeur Decq,  Laure est pieusement décédée le 13 février 1950, munie des Sacrements  de l'Eglise dans la 76è année de son âge et la 57è de sa vocation. En recommandant aux prières des fidèles l'âme de Mère Laure Decq, la "Semaine Religieuse" soulignait les épreuves qu'elle avait subies, pendant l'occupation et sa déportation en Allemagne, son silence héroïque qui révélait sa noble origine : fille d'officier, Fille de la Charité.
Je me souviens, petite fille, après la guerre l'avoir vue à deux reprises lors de visites à Rennes. Des visites qui donnaient lieu à un grand rassemblement familial autour d'elle. J'étais très impressionnée par celle qu'on appelait Tante Laure ! Elle apportait, avec elle, toutes sortes d'objets ou de petits vêtements qu'elle mettait en loterie. Je suppose que ses frères et soeurs, neveux et nièces étaient invités à lui acheter des billets pour cette loterie familiale dont le profit devait aller à ses oeuvres. C'est ainsi que, petite fille, j'ai "gagné" un chemisier vert clair (je m'en souviens encore, chemisier dont la taille était celle d'un adulte. Qu'est devenu le chemisier, je n'en sais rien !


* Ma cousine Cécile Bienvenu-Decq  a rencontré, rue du Bac à Paris, soeur Claire Hermann en charge des archives de la Congrégation. Elle a ainsi appris que Soeur Hélène Studler a eu des funérailles nationales mais Tante Laure est restée très humble et discrète sur sa mission. Cécile a pu voir le portrait de Tante Laure dans la salle des archives avec celui des autres supérieures. Il n’est pas impossible, ajoute-t-elle que la fille de Gérard Oury ait quelques infos (cf. le film « la grande vadrouille »).


2 commentaires:

Anonyme a dit…

BRAVO pour ce résumé qui honore une grande dame !
Signé Céline

Bernadette Boulloud-Rabillon a dit…

Merci de tes encouragements. C'est sympa.....
Bernadette