samedi 21 mars 2015

Portrait...Jacques Thorel "prêtre des pauvres" !

Jacques (à droite)...Philippe (au centre)
 Jacques Thorel  (1878-1944) était un frère de Philippe, mon grand-père maternel. Je ne peux l'évoquer qu'à travers le témoignage de Paul, l'un de ses neveux ou de quelques archives personnelles. Ai-je tout de même rencontré ce grand-oncle Jacques ? Possible puisque qu'en 1942, j'ai séjourné chez ma grand-mère maternelle à Courbevoie. Je n'avais que cinq ans et si je me souviens bien d'y avoir vu cousin et cousine de mon âge, oncles et tantes et plus encore rencontré Tante Laure Decq, soeur de Saint-Vincent de Paul qui m'avait bien intimidé...je ne garde aucun souvenir de ce grand-oncle. Et pourtant...ce fut une grande figure de la famille ! "L'abbé Thorel", comme on le disait alors, fut le type du prêtre populaire connu et aimé par toute la population des villes où il exerça son ministère...que ce soit ceux qui fréquentaient l'église ou ne la fréquentaient pas !  

Il fut ordonné prêtre le 22 décembre 1900 en l'église Saint-Sulpice à Paris. Jeune prêtre, il refusa d'être nommé vicaire à Saint-Philippe du Roule, paroisse huppée, poste que sa tante Dubois, richissime bienfaitrice du diocèse avait négocié directement avec l'archevêque de Paris. Il demanda une affectation, au-delà des fortifications, dans une banlieue déshéritée, parmi les plus pauvres. Cela lui semblait conforme à l'esprit d'Evangile. On l'envoya à Clichy où il fut vicaire de Saint-Vincent de Paul. C'était un quartier des plus misérables et où les malheureux avait l'horreur des curés. Dès qu'une soutane se montrait, c'était insultes et croassements ! mais notre jeune abbé ne se troublait pas et persistait, malgré les risques, à se mêler à la population. Quand l'outrage était excessif, "l'abbé Thorel", vigoureux et ne manquant pas d'audace giflait l'auteur publiquement ! D'autres fois, il rejoignait ceux qui croassaient chez le marchand de vin et leur payait la tournée en leur disant : "A la santé du corbeau" ! Il fonda un patronage mais encore un mensuel pour informer et créer un trait d'union entre tous... Un jour qu'il conduisait sa troupe dans les rues de Clichy, une bande de voyous prit plaisir à couper les rangs des enfants pour narguer le jeune prêtre dans ce quartier anti-clérical. A bout de patience, Jacques avait bondi près du meneur et furieux lui avait crié "Si tu refais çà encore une fois, tu auras mon pied au c...". Son prestige publiquement contesté, le voyou voulut montrer qu'il ne craignait personne et surtout pas un curé, un corbeau ! Il coupa donc une nouvelle fois les rangs, de façon ostentatoire et reçut en pleine rue un magistral coup de pied ecclésiastique au derrière. Ses copains éclatèrent de rire. Peut-être une peur superstisieuse le retint-il de frapper un prêtre, le garçon disparut. Quelques mois plus tard, Jacques fut réveillé par un individu qui le pressait de venir auprès d'un mourant. Il le suivit non sans prendre la précaution d'avertir un confrère de sa sortie. L'homme marchait d'un pas vif sans parler. L'urgence paraissait grande. Ils arrivèrent dans un café au rideau à demi-baissé. Dans la salle du fond, gisait un homme. Jacques s'approcha. Il reconnut alors le chef de bande..."Je vais mourir, un salaud m'a suriné. Il fallait que je voie un curé. Ca ne pouvait être que vous...". Jacques l'aida à passer dans la paix puis lui ferma les yeux. Il repartit dans la nuit et trouvait qu'une fois de plus les voies de Dieu étaient vraiment insondables. Et, petit à petit, par sa modestie, sa bonté et sa popularité, Jacques devint très présent sur la paroisse réunissant les jeunes et leurs familles. Ce qui explique que, plus tard, un rédacteur du "Gaulois" venu faire un tour à Clichy en est revenu stupéfait ! les passants le saluaient, les enfants interrompaient leurs jeux pour venir à lui. Dans les cités et les campements, même accueil. 

Exempté en tant que prêtre, il s'engagera volontairement en 1915 afin d'éviter à un père de famille de partir de longs mois à Salonique, dans l'armée d'Orient, sous les ordres du Général Franchet d'Espérey. En septembre 1917, dans une lettre à sa petite fille Geneviève, Camille Thorel, mon arrière- grand-père maternel, écrit qu'il était sans nouvelles de son fils mais qu'il vient d'apprendre qu'il a été très malade ayant contracté la "Dingue" (fièvre et tremblements). Depuis 19 mois à Salonique... "Il en a assez, c'était impressionnant... l'école des Frères brûlée, le patronage des Soeurs de Saint-Vincent de Paul à moitié détruit... les soeurs demandant asile à Jacques au milieu de la nuit... les familles fuyant l'incendie et se sauvant dans toutes les directions, les pauvres femmes manquant de tout et déposant leurs enfants à la porte du couvent des bonnes soeurs et se sauvant.". Après 21 mois en Grèce, de retour en France, il continuera à prendre un maximum de risques comme infirmier-brancardier pour aller chercher, entre les lignes, blessés, mourants et cadavres.Jacques sera décoré de la Croix de Guerre 1914-1918.

Sa mission l'emmena plus tard à Puteaux (de 1919 à 1930). Je possède un document du Ministère de l'Intérieur soulignant le dévouement dont il a fait preuve au cours des tragiques inondations de l'année 1920 à Paris et sa banlieue dont Puteaux. Un éloge de la République Française sera mentionné au Journal officiel.Il connaîtra aussi les excès de l'Etat laïc et par l'entremise des ouvriers de son U.O.C.P (Union ouvrière catholique de Puteaux) s'opposera aux gendarmes et à la troupe pour les empêcher de déloger les religieuses des Bouvets, quartier ultra-populaire et pauvre de Puteaux.

En 1930, il est nommé Curé de l'Eglise de la Sainte Famille au Pré-Saint-Gervais où il restera jusqu'en 1942.Sa paroisse ne disposait d'aucun local pour organiser un patronage mais il avait su convaincre un transporteur de lui permettre d'utiliser sa remise pour y faire jouer des garçons.Son tempérament, sa générosité le rendaient plus proche des démocrates chrétiens et de leur mouvement "le Sillon", mouvement modéré de chrétiens de gauche. Condamné aussi par le Vatican en 1910, son fondateur Marc Sangnier s'était (contrairement à Maurras et son Action Française d'extrême droite) soumis mais ses idées neuves, fortes, généreuses avaient cheminé. Et Jacques qui oeuvrait en milieu ouvrier trouvait dans cette famille de pensée de meilleures réponses aux besoins des plus pauvres. Durant l'été 40, Jacques est seul au Pré St Gervais, ses vicaires ont été mobilisés. Les religieuses sont parties et les allemands ont occupé l'école. Il écrit à sa nièce Geneviève "J'ai bien reçu tes bonnes lettres et t'en remercie car après les angoisses si péniblement vécues, on éprouve grande joie et profond soulagement à songer que ceux que l'on aime ne sont plus au danger". Certes, mais il est frappant de remarquer, au travers du courrier de l'époque comment la majorité des Français s'arrange en 1940 d'une armistice misérable mais qui signe l'arrêt des hostilités. Bien peu réalisent l'enjeu, les difficultés et les souffrances à venir ! Jacques organise une oeuvre pour les prisonniers afin qu'ils reçoivent des colis. Ce n'est pas chose facile. 

L'année 1942 verra Jacques devenir le curé de la paroisse Saint-Pierre-Saint-Paul de Courbevoie.  Que de souvenirs rattachent Jacques à Courbevoie ! Il y est arrivé en avril 1892, y a chanté sa première grand messe. Ses parents, son frère Philippe reposent dans le cimetière de la commune.  Et puis cette nomination le rapproche des siens, sa belle-soeur Madeleine, sa soeur Marguerite-Marie. "J'ai eu une installation superbe, l'église pleine à déborder, le maire, les adjoints, plusieurs membres du Conseil municipal, la famille.  Mon neveu Joseph,  Frère André-Philippe était là". 
Son ministère y sera de courte durée. Le terrible bombardement du 15/09/1943 qui détruisit l'école paroissiale et la chapelle mais encore un cancer qui mina sa santé paralysèrent son activité. La Libération tant attendue et sa nomination comme chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris furent ses dernières joies terrestres.
C'est Marcel, l'un de ses neveux qui, en présence de la famille, lui donnera l'extrême-onction. Ce grand-oncle Jacques Thorel, "prêtre des pauvres" rendit son âme à Dieu le 12 Octobre 1944, dans sa 67è année, à Courbevoie.
Sa nièce Yvonne écrit alors "Il était pour moi, pour Marcel et Jehanne, si bon, si délicat, si affectueux. Il est heureux maintenant récompensé de la belle vie qu'il a mené ici-bas".

Extrait de ses dernières volontés :
"...J'ai trouvé auprès des hommes auxquels j'ai consacré plus spécialement mon ministère des âmes d'élite... plus le temps s'est écoulé, plus j'ai aimé ma vocation, mon ministère dans la chère et rude banlieue parisienne... Je ne laisse rien. Je suis heureux de mourir prêtre pauvre. Je n'oublierai aucun de ceux que j'ai aimé ici-bas..."

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